Mais les effectifs augmentèrent rapidement : 12 pour la première année (1853-54), 21 à la rentrée 1854. Et les demandes continuaient d'affluer des divers diocèses de France. Le P. Freyd, qui succéda au P. Lannurien, comprit vite que la maison allait devenir trop petite. Il fallait de toute urgence chercher une autre implantation.
Le P. Freyd pensait au couvent de l'Umiltà, via del Corso, où résidait la garnison romaine de l'armée française. Des rumeurs laissaient entendre le départ prochain d'une partie de la garnison, selon les sosuhaits du Saint Siège. Mais la cohabitation du sabre et du goupillon était-elle envisageable et souhaitable ? Des troupiers s'en étonnaient : "C'est-y drôle; par ici, dans toutes les casernes, il y a des moines". Le Général Montréal opposa un refus catégorique.
Tout compte fait, le P. Freyd ne fut pas mécontent de ce refus. Mais où aller ? La deuxième année scolaire était close et la rentrée prochaine 1855 s'annonçait nombreuse, une trentaine d'étudiants ! Aucune solution n'apparaissait à l'horizon. Suivant l'exemple du Vénérable P. Libermann, le P. Freyd décide alors de faire un pèlerinage à Lorette. Il part le dimanche soir 5 août, en chaise de poste. Le mardi 7, il est dans la Santa Casa, confiant à la Vierge Marie son souci de trouver une "casa" suffisamment grande pour le Séminaire Français. Le lendemain, il y célèbre la Messe. Il repart le cœur apaisé et plein de confiance: il témoigne avoir entendu au fond du cœur comme une voix qui lui disait : "Sois tranquille par rapport au Séminaire : les choses iront comme elles devront aller".
La réponse du ciel ne se fit pas attendre, mais de manière assez surprenante. Le 22 octobre 1855, le Giornale di Roma publiait en fait divers : "Questa mattina sono crollati improvisamente il tetto e la volta della chiesa di Santa Chiara". La communauté du Grillo n'attacha sans doute que peu d'importance à ce fait divers. Pourtant, un mois après, le P. FREYD parle dans une lettre "d'une maison que nous avons en vue…située tout près de la Minerve, entre l'Apollinaire, la Sapienza et le Collège Romain. C'était jadis un couvent. On nous recommande, à ce sujet, un silence absolu". Le propriétaire de la maison attenant à la Chiesa santa Chiara, le Signor Polverosi, craignant que l'immeuble s'écroule à son tour, le met en vente, mais en secret : il s'agit de l'ancien couvent des Sœurs Clarisses, élevé en 1652 par Saint Charles Borromée. Le P. FREYD a vent de la chose et ouvre des négociations qui aboutissent rapidement à une entente : il tient, cependant, à soumettre ce projet d'achat au Saint-Père. Il obtient audience le 14 janvier 1856. A sa grande surprise, le Pape Pie IX est déjà au courant et lui dit en souriant : "Je sais ce que vous voulez acheter : vous ignoriez que je vous faisais suivre par ma police secrète. Eh bien ! volontiers, je vous permets de faire l'acquisition de l'ancien couvent de Sainte-Claire ; mais vous devrez continuer à louer les boutiques du rez-de-chaussée, pour ne pas priver de leur pain les pauvres gens qui font leur commerce dans ce quartier".
Dès sa sortie de l'audience du Vatican, le P. FREYD se rend à Santa Chiara, où l'attend le Signor Polverosi, revenu quelques heures des Castelli Romani où il s'était réfugié ! "Séance tenante, on rédige et on signe le compromis, avec versement d'une somme de 30.000 francs comme premier acompte sur les 166.000 du prix d'achat".
Deux mois plus tard, le Pape, par un Motu proprio daté du 9 avril 1856, fait don à la Congrégation du Saint-Esprit, pour l'œuvre du Séminaire Français, du terrain et des décombres de l'église écroulée, à la seule condition d'y élever une chapelle à la même place : c'est le premier acte officiel du Saint-Siège en faveur du Séminaire.
Le P. FREYD avait ainsi trouvé, pour le Séminaire Français, une nouvelle maison avec une chapelle, sur les lieux d'implantation d'un ancient couvent de Moniales Clarisses. La demeure retrouvait sa vocation première de maison religieuse. Mais d'importants travaux étaient nécessaires dans l'immeuble acheté, pour pouvoir y loger une communauté de Séminaire dès la rentrée prochaine : ils furent entrepris immédiatement dans les mois suivants.. Le P. Léman en parle dans une lettre du 9 octobre 1856 au T.R.P. : "Je suis content de Sainte Claire ; ce changement de maison est incontestablement d'un avantage inappréciable pour notre œuvre. Outre la mosition qui est la plus favorable que l'on puisse avoir pour les études, le voisinage est paisible et l'intérieur de la maison a une fort bonne tournure. Les travaux avancent rapidement : 50 ouvriers maçons et une dizaine de menuisiers y sont actuellement employés. Pour la fin de cette semaine la grosse besogne sera faite ; mais il faudra bien encore quinze jours avant que l'on puisse s'y installer. Il y aura pour le moment 40 chambres dont 4 sont très convenables pour 2 évêques. Les chambres sont presque toutes grandes et fort belles, elles seront tapissées... Le reste de la maison est très convenable. L'on doit commencer la semaine prochaine les travaux de l'église". Le 13 octobre, le P. Léman note encore : "Nous sommes encore dans notre maison du Grillo pour une semaine ou deux. Sainte Claire sera assez bien".
Avec satisfaction, le P. FREYD. écrit dans une note manuscrite "Les travaux de la maison ayant assez bien marché, nous pûmes pour la rentrée à la fin d'octobre transporter le séminaire de la maison des Irlandais". Il ne précise pas la date, mais le P. Léman écrit au T.R.P. le 23 octobre 1856 : "Je vous envoie un petit compte-rendu général de la situation de la maison de Rome … Notre maison est aujourd'hui matériellement en ordre. Tous les travaux à l'intérieur sont à peu près terminés ; et nous commençons à respirer à l'aise après un si grand remue-ménage. Nous avons en ce moment 48 personnes dans la maison : 3 Pères, 5 frères, 12 personnes de passage... et 28 élèves". L'installation Via Santa Chiara eut donc lieu fin octobre 1856, quelques jours avant le 23, date de la lettre du P. Léman.
2006 marque ainsi le 150ème anniversaire de cette implantation. Depuis lors, le Séminaire n'a plus quitté le 42 de la via di Santa Chiara, En 150 ans, le Séminaire a grandi : l'enchevêtrement d'appartements et de maisons appartenant à divers propriétaires a fait place à un grand palazzo avec un beau cortile ; la chapelle a été reconstruite plus grande encore sur le lieu même de la chapelle et du chœur des Moniales Clarisses.
Pour nombre d'anciens, "Santa Chiara" désigne affectueusement le Séminaire Pontifical Français. La fondation du Séminaire Français en 1853 avait été fortement encouragée par le Pape Pie IX Son établissement à Santa Chiara est dû aussi à la bienveillance paternelle du Saint Père...
Les paroles entendues dans la Santa Casa de la Vierge de Lorette s'étaient réalisées : "Sois tranquille par rapport au Séminaire : les choses iront comme elles devront aller".
P. Yves-Marie FRADET
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